| Retour à l'accueil du site |

Francis BAUDUIN est le co-auteur avec Jacques WAXIN de l'ouvrage "QUIEVY, 400 000 ans d'histoire". Directeur de l'ANPE de Cambrai, il a été chargé, en 1957, de l'accueil des réfugiés hongrois. Voici le récit qu'il fait de cet événement, en 1996, devant M. l'Ambassadeur de Hongrie et les représentants de l'Association Cambrai-Esztergom Amitié.

JUIN 1957, CAMBRAI ACCUEILLE 410 REFUGIES HONGROIS

RAPPEL HISTORIQUE DE L'EVENEMENT

par M. Francis BAUDUIN,
ancien Directeur de l'ANPE de CAMBRAI.

En présence de

- Monsieur l'Ambassadeur de HONGRIE en FRANCE,
- Monsieur le Maire d'ESZTERGOM,
- Monsieur le Sous-Préfet de CAMBRAI,
- Monsieur le Maire de CAMBRAI,
- Messieurs les Présidents de l'Association "CAMBRAI ESZTERGOM AMITIE".

 

A la fin de Décembre 1916, par un hiver considéré comme l'un des plus rigoureux du siècle, le petit garçon que j'étais alors habitait à l'arrière du front un village où le bruit ininterrompu du canon - 24 heures sur 24 - avait accompagné les premières années de sa vie.

La présence d'une population civile à proximité des premières lignes allemandes n'était pas souhaitée par l'occupant. Celui-ci favorisait parfois les départs vers "la France" des vieillards, femmes et enfants des "régions envahies" comme on disait à cette époque.

Ma mère, sans aucune nouvelle de mon père depuis Août 1914, décida de profiter de cette opportunité.

C'est ainsi que je me trouvais un jour enveloppé dans une couverture et installé auprès de ma mère sur la planche inconfortable d'une charrette à cheval. Après 7 Km parcourus par un froid glacial, je me retrouvais sur la banquette en bois d'un compartiment de chemin de fer, non chauffé, non éclairé ; les vitres étaient blanchies et interdiction absolue était faite de regarder à l'extérieur.

Après 48 heures d'un voyage interminable, la portière s'ouvrit enfin sur le quai de la gare de SCHAFHOUSE, en SUISSE -. Je veux ici témoigner de l'accueil particulièrement chaleureux des Suisses. Après nous avoir distribué des vêtements chauds, ils nous dirigèrent vers une table de restauration sur laquelle étaient disposés pain blanc, café, chocolat, beurre, tous produits que je ne connaissais pas en raison des restrictions alimentaires rigoureuses imposées par les autorités occupantes.

Malgré mon jeune âge, ces événements m'ont marqué profondément et aujourd'hui encore -80 ans après- j'en conserve un souvenir très précis.

La dernière image qui me reste de ce voyage, aux multiples péripéties est celle de ma mère pleurant sur le quai de la gare de LYON, assise sur son maigre baluchon. J'avoue que je la regardais avec étonnement ne comprenant pas très bien la raison de son chagrin après ce qui avait été mon premier voyage agrémenté de tant de belles et bonnes choses.

Je vous prie d'excuser ce préambule un peu long, au caractère très personnel, mais je pense que ce sont ces événements qui m'ont rendu particulièrement sensible et réceptif au drame que mes amis hongrois ont vécu en 1957.

Je crois avoir l'heureux privilège d'être le dernier témoin de cette épopée hongroise à CAMBRAI. Permettez-moi d'en évoquer quelques points essentiels.

Vers la mi-juin 1957, j'avais été informé par mon Administration de l'arrivée prochaine d'un convoi de quelques 400 réfugiés hongrois venant d'un camp d'internement en YOUGOSLAVIE. Ils avaient choisi librement, à titre temporaire ou définitif, la FRANCE comme terre d'accueil.

La mission qui m'avait été confiée était de trouver un emploi à chacun, suivant ses désirs, dans la mesure du possible et d'assurer l'hébergement, ce qui présentait de grosses difficultés, CAMBRAI vivant encore les conséquences des bombardements de 1944. Inutile de vous dire que la tâche m'apparaissait bien difficile et bien lourde.

L'arrivée du train était initialement prévue pour 19 h 30 en gare annexe.

Notre délégation comprenant M.PENEL, Sous-Préfet de CAMBRAI ; M.GERNEZ, Maire de CAMBRAI ; M.BOUCLY, Commissaire de police le Commandant BACHY, un représentant de la Croix Rouge et moi-même étions chargés de l'accueil.

Après l'annonce de plusieurs retards consécutifs, ce n'est qu'à 23 heures qu'apparut le train. Il fut dirigé sur une voie de garage, sous le feu des projecteurs installés par la base aérienne de CAMBRAI-EPINOY.

La première image recueillie à travers la vitre d'un compartiment est celle d'une femme portant un enfant dans ses bras et lui agitant la main, en signe d'amitié.

Dès l'arrêt du train, je vis descendre une foule de personnes partant peu ou pas de bagages, l'air quelque peu hagard, leurs visages étaient marqués par la fatigue consécutive à plusieurs jours de voyage, après un long séjour dans un camp de YOUGOSLAVIE. Ils regardaient autour d'eux, avec un air interrogateur, inquiet et quelque peu résigné. Leur attitude générale témoignait des terribles épreuves qu'ils venaient de traverser.

Je puis vous assurer que la vision de ce groupe d'hommes, de femmes, de jeunes enfants, d'adolescents seuls pour certains, à l'allure hésitante, sous la lumière brutale, je dirai même cruelle des projecteurs formait un tableau qui avait quelque chose de tragique.

Derrière cette vision, profondément ému, je revoyais en surimpression l'image de ma mère pleurant sur le quai de la gare de LYON !

Invités à monter dans les cars mis à disposition par la base aérienne, nos amis furent conduits à la Citadelle où l'hébergement était assuré par l'Autorité militaire.

Dès le lendemain, je commençais à recevoir chacun d'eux pour un premier contact et l'établissement d'une fiche d'identité. Mon second entretien, plus approfondi, était destiné à recueillir tous renseignements sur leurs désirs, leur formation, leur expérience professionnelle en vue d'une mise au travail vivement souhaitée par tous. J'étais aidé dans cette tâche par une collaboratrice détachée de mon bureau - Mademoiselle CAGNON- et surtout par deux excellents interprètes, Madame FRISCH et sa fille à qui je dois rendre hommage pour leur compétence et leur efficacité.

L'extrême variété des solutions à chercher me fit dès l'abord, prendre conscience de la complexité de la tâche à accomplir. En effet, j'étais en face d'un groupe constitué d'un échantillon complet de population, allant du docteur en médecine au juriste, notaire, ingénieur, professeur, membres du corps médical, artistes, étudiants, professionnels, jeunes adolescents seuls.

Je veux tout d'abord commencer par évoquer le souvenir des premières victimes à CAMBRAI.

Dès le lendemain de l'arrivée, j'ai dû faire hospitaliser M. NEDIES OSKAR dont le psychisme n'avait pu surmonter le traumatisme des événements qu'il avait vécus. Il ne s'en remit pas. Une huitaine de jours après, Me HAJAGOS TIBOR, notaire, accompagné de sa femme et de trois enfants décédait à la Citadelle, le 21 juin 1957, après une courte maladie à caractère infectieux.

Enfin le cas le plus tragique fut celui du jeune KOLOZSVARI LASZLO, âgé de 22 ans qui se suicida le 14 Novembre 1957, incapable de supporter les épreuves subies, sa solitude affective, le mal du pays et les difficultés d'intégration.

J'aimerais qu'une pensée de compassion soit réservée à leur souvenir. Dans le grand mouvement de la révolution, ils ont été des victimes directes et parfois, peut-être un peu oubliées.

Je dois dire et souligner que le travail considérable de reclassement que j'avais à accomplir a été grandement facilité par la sympathie agissante de toute la population cambrésienne et des environs, par le soutien des milieux sociaux et religieux et surtout par la bonne volonté témoignée par les employeurs de la région ... il est vrai que les conditions économiques de l'époque étaient particulièrement favorables.

Les souvenirs affluent encore à ma mémoire ; je ne puis entrer dans le détail de leur évocation, lis sont trop nombreux malgré les années. Je rappellerai seulement quelques cas marquants.

- Je revois... le Docteur SZABO qui ne put exercer sa profession, les équivalences n'étaient pas reconnues. Grâce à la bienveillante intervention d'un médecin de CAMBRAI il se vit proposer un modeste emploi à l'Institut PASTEUR de LILLE, en attendant son départ pour le CANADA.

Malheureusement, la situation, des autres membres du Corps Médical - infirmières, assistants - n'a pu être traitée de façon aussi heureuse.

- Je revois M.BARTEKY, Docteur en droit et Madame, Artiste-Peintre. Après bien des démarches sans suite, je les ai orientés vers le collège protestant du Chambon sur Lignon très célèbre par ailleurs pour l'action poursuivie pendant la guerre, en faveur des Juifs. M.BARTEKY était chargé de donner des cours à des jeunes étudiants hongrois qui étaient dans l'attente d'une connaissance suffisante de la langue française leur permettant une intégration dans le circuit de l'Education Nationale.

- Je revois Maria présentant des références de pilote d'avion et de monitrice de vol à voile. Nos démarches auprès des différentes compagnies d'aviation étant restées vaines, elle entra dans un grand établissement textile de la Ville - en désespoir de cause. Je la revois devant sa machine, enfilant des mailles de tricot sur des aiguilles et levant les yeux au ciel avec nostalgie à chaque passage d'avion.

- Je revois cet excellent menuisier -aujourd'hui connu de tous- qui après quelques jours de travail se retrouva devant la porte de son entreprise fermée pour congés payés. Comme c'était aussi la fête locale, il se rendit célèbre par ses démonstrations de lutteur de foire. Il est parmi nous et pourrait peut-être nous raconter cette aventure qui a des aspects hautement comiques.

- Je revois cette autre Maria, radio-amateur, qui retrouva ses correspondants dans la région. Le monde est parfois heureusement petit ! !

- Je revois M. GYÖRFY ISTVAN, Adjoint au Général MALETER, condamné à mort, évadé et dont l'histoire mériterait un long développement. Envoyé en Colombie comme responsable d'un atelier de bonneterie créé par son employeur cambrésien. Il décéda peu de temps après victime d'un accident de la route.

- Je revois Madame BALOGH OLGA qui déclara être maçon. En réponse à ma question pour savoir ce qu'elle désirait faire, elle répondit avec un accent de conviction profonde "N'importe quoi, mais plus ça !". Cette dame ne me paraissait pas avoir une vocation de bâtisseur !

- Je revois M. BIRO SANDOR qui passait pour avoir détruit 13 chars soviétiques au cocktail Molotov.

- Je revois M. KOCSIS LAJOS fondeur de cloches qui créa dans la banlieue de CAMBRAI une fonderie d'aluminium. Accablé de malheurs domestiques par la mort d'un enfant handicapé et le décès de sa femme, peu après, il se laissa pratiquement mourir.

- Je revois M. NOVE, joueur de cymbalom qui grâce au concours de M.KISS LAJOS, Président de l'Association des Artistes Hongrois libres à Paris put reprendre une activité conforme à ses compétences.

- Je revois M. ESCHER BALINT, ingénieur en électronique, marié dans la région, qui devint un directeur technique d'une grande usine des environs de Paris.

- Je revois M. JAKO PAL, professeur de mathématiques qui, navré de ne pouvoir mettre en œuvre ses connaissances, retourna en Hongrie quelques mois après son arrivée.

- Je revois le jeune SANDOR à qui le menu proposait un artichaut, légume qu'il ne connaissait pas ; consciencieusement il en mangea la totalité le fond et le foin, pour le plus grand dommage de son estomac qui manifesta son insatisfaction !

- Je revois le jeune KULCSAR JANOS, beau comme un dieu musicien, poète, compositeur et excellent guitariste. Quand, parfois, il m'arriva de le rencontrer au sein d'une famille hongroise où j'étais invité, dès la fin du repas il suffisait de quelques accords de guitare et tout le monde se retrouvait rêvant sur les bords du lac Balaton ou galopant follement à travers la puszta. J'avais commis l'erreur de le confier à un notaire, un peu vieille France. Dans ce milieu incompatible avec le sang ardent qui coulait dans ses veines, tzigane par sa mère, la séparation était inévitable. JANOS voulait aller à LILLE. Le notaire paya le voyage et lui remit 10.000 Francs - de l'époque. Dès son arrivée à LILLE, face à la gare, un magasin d'instruments de musique présentait en vitrine une guitare valant 10.000 Francs. Sans abri, sans travail assuré, JANOS n'hésita pas un instant, il entra et acheta la guitare. Heureusement le marchand se montra compréhensif, il ne prit que 5.000 Francs le reste devant être remboursé au fur et à mesure des possibilités.

- Je revois... J'en revois tellement que je ne puis poursuivre une énumération qui deviendrait fastidieuse.

Ma mémoire aussi a des lacunes.

De tous ces réfugiés, beaucoup se sont intégrés dans de bonnes conditions après un début parfois difficile ; certains sont partis vers le Nouveau Monde estimant être trop près des dangers de l'Est, d'autres enfin sont retournés en Hongrie.

Avant de terminer, je voudrais rendre hommage à l'action menée par le pasteur hongrois LASZLO LEHEL, délégué de la Cimade et qui joua un rôle essentiel dans l'envoi des jeunes étudiants au collège de Chambon.

Il eut également l'occasion d'exercer son ministère auprès de ceux qui connaissaient des situations spécialement tragiques.

Citons enfin M. HELOIR, directeur de l'Ecole Jules FERRY qui donna bénévolement son temps pour fournir à ceux qui le souhaitaient les premiers éléments de français.

Le Centre d'accueil des réfugiés cessa son activité dans la seconde quinzaine d'octobre 1957. On peut considérer qu'une solution positive avait pu être donnée à l'ensemble des demandes.

Les résultats ont pu être obtenus grâce au courage et à l'énergie qui animaient tous les réfugiés ; leur volonté tenace a permis d'aboutir. Si j'ai perdu le contact avec la plupart d'entre eux, il m'est agréable de constater que tous ceux qui sont restés dans la région ont réussi leur réinsertion dans d'excellentes conditions.

Qu'ils en soient félicités et remerciés à la fois, car cette opération m'a permis de découvrir la richesse culturelle de ce peuple et de connaître la satisfaction d'avoir participé avec succès à une œuvre humanitaire à laquelle je m'étais entièrement dévoué.

CAMBRAI, LE 5 OCTOBRE 1996

| Retour à l'accueil du site |